L’enfer d’Ambert : le Concours de Machines 2017 [1/5]

CM jour 1 devant

Retour à Ambert

Au début du mois avait lieu à Ambert la seconde édition de la renaissance du Concours de Machines. Rappelons que le concours de machines est une tradition française de plus d’un siècle qui voit des artisans cadreurs présenter des vélos – les « machines » – répondant à un cahier des charges et à un barème précis. Si un jury et une commission technique sont chargés d’évaluer la qualité de réalisation et la part de l’apport personnel du cadreur, l’intérêt du concours de machines est d’intégrer dans les résultats le verdict du terrain puisque tout élément défectueux, et a fortiori toute casse, au terme de chaque épreuve apporte un malus. Les cadreurs doivent donc présenter des vélos tout à la fois légers, bien finis, fiables et performants.

Retourner à Ambert était pour moi une évidence tant la première édition était stimulante aussi bien pour les cadreurs que pour le public, mais je l’ai fait avec une nouvelle casquette et je n’ai malheureusement pas eu le temps cette fois-ci de photographier en détail toutes les machines comme je l’aurais voulu. Commençons donc par un petit rappel du déroulement de cette édition qui sera suivi par une présentation d’une bonne partie des machines.

Jour 1 : l’évaluation technique

Comme l’année dernière, le concours s’est déroulé sur quatre jours. La première journée était consacrée à la revue de détail des machines et aux misères administratives qui les attendaient.

Au petit matin, c’est l’arrivée des organisateurs et des premières équipes des constructeurs :

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Arrivée de la machine Jolie Rouge équipée d’un ensemble complet de sacoches Helmut.

Les membres du jury arrivent à leur tour. Parmi eux, Raymond Henry, auteur d’une histoire du cyclotourisme, conduit une randonneuse Pitard fabriquée par Nicolas Barra et présentée au Concours technique de 1949. Sa présence en ce premier jour du Concours de Machines est un beau symbole de continuité :

CM barra entier b

Randonneuse Barra-Pitard de 1949. Cadre en alumag.

De nombreux détails sont là pour rappeler les attentes du concours. En raison du manque de fiabilité des arrêts de câble de frein boule de l’époque, les leviers devaient être modifiés pour permettre l’ajout d’un serrage en bout de câble :

CM barra leviers mafac

Les sorties de gaine apparentes permettent aussi de se passer de ruban sur le haut du cintre : il n’y a pas de petites économies de poids…

Les machines recevaient en outre une bonification pour les protections de phare avant et arrière :

CM Barra feu avant

La fixation de tringle avant et de feu est une même pièce. Juste derrière, le poids du porte-paquet repose en partie sur le garde-boue : un montage uniquement destiné aux chargements légers.

Une bonification était aussi appliquée pour tous les systèmes permettant de réaliser simplement – et si possible sans se salir – les interventions courantes :

CM Barra demonte pneu

Système de démontage de pneu sans outils intégré à la jante.

Sur ce cadre en aluminium, les passages de câbles doubles sont intégrés. Côté droit pour le dérailleur arrière, côté gauche pour le feu arrière. Le dérailleur avant est quant à lui directement actionné par levier intégré au tube de selle:

CM barra passage cables

Le câble qui longe le tube de selle sert à régler la tension de la chaîne et est actionné par un levier situé lui aussi à l’arrière du tube de selle.

Côté transmission, la randonneuse est équipée d’une roue libre à quatre vitesses, d’un dérailleur Cyclo et d’un plateau Rosa monté sur manivelles Stronglight. Du classique mais toujours beau à voir :

CM Barra transmission arriere

Après cette petite leçon d’histoire donnée aux nouvelles machines, c’est au tour de ces dernières de passer sous l’objectif de Nicolas Joly pour la réalisation du portrait official:

CM photographie

Le prototype du futur modèle de série développé par Victoire prêt pour la séance.

… que l’on retrouve dans le numéro actuel du magazine 200 présentant toutes les machines du concours :

pechtregon 200

Puis c’est au tour de la commission technique – les membres de l’équipe Milc, qui était en lice sur la précédente édition – de vérifier la conformité au cahier des charges, d’inventorier les pièces maisons ou modifiées susceptibles d’apporter des modifications et de procéder à la pesée, sac et outils compris :

CM pesee victoire

Tous les poids donnés dans cet article sont des « poids concours », c’est-à-dire incluant bagage, pompe et kit nécessaire aux réparations éventuelles, ce qui représente entre 500 g et 1 kg selon les participants.

Après cet inventaire technique, les constructeurs se sont présentés devant le jury du concours. Ils avaient une vingtaine de minutes pour défendre leurs choix et répondre aux questions soulevées. Tout cela se faisait évidemment en présence de la machine qui ne manquait pas d’être attentivement inspectée :

CM jury

Le président du jury, Christophe Courbou (au centre) examine les tringles, rivetées au garde-boue et finies par un aplat, tandis que Raymond Henry (à droite) ne manque pas de noter la présence de flasques rivetés façon Singer sur la machine Grand Bois.

Le jury avait la triple charge de noter le dossier technique présenté par les constructeurs, d’établir un classement des machines en fonction des critères du concours (cette note comptait pour 30 % de la note du classement général) et enfin d’attribuer un prix du jury à une machine qui, bien que n’ayant pas reçu d’autre distinction au palmarès, lui semblait mériter d’être récompensée pour la qualité générale de sa réalisation.

Après avoir été dûment inventoriées, les machines rejoignaient le local où elles étaient consignées jusqu’à la dernière épreuve afin d’éviter toute modification ou remplacement de pièce :

CM consigne

Le local des machines durant le concours.

Cette journée consacrée à l’évaluation technique a pris fin avec le dévoilement du parcours des épreuves.

CM devoilement parcours

Christophe Courbou dévoile le parcours avec à ses côtés deux membres du jury : Salvatore Lombardo (Top Vélo) et Dominique Lamouller (FFCT).

Cette année, étaient programmés deux parcours d’environ 200 km chacun, le premier avec départ nocturne et une proportion importante de chemins, dont certains particulièrement accidentés. Le second commençait par l’ascension du col du Béal et se poursuivait avec un parcours libre avec points de contrôle permettant aux pilotes (et leurs équipes) d’élaborer le meilleur compromis distance/dénivelé/type de revêtement.

CM distribution fiche CP

Distribution des feuilles de pointage aux points de contrôle.

Jour 2 : 1ère épreuve

Le départ de la première épreuve à 4 heures du matin permettait de tester l’éclairage obligatoire des machines.

Depart epreuve 1

Comme l’année dernière avec le parcours gravel, les chemins accidentés de cette épreuve ont surpris les constructeurs et leurs pilotes. Ils étaient à ce point exigeants que peu de pilotes parviendront à boucler l’épreuve et consigne fut donnée en fin de journée d’interrompre la course et de rejoindre le point d’arrivée. La vitesse de référence de l’épreuve, en-deçà de laquelle était appliqué un malus, fut abaissée, les équipes qui le souhaitaient furent autorisées à remplacer chambres et pneus qui avaient soufferts, enfin, la distance de l’épreuve du lendemain fut réduite. Certains pilotes, arrivés les traits marqués, accueillirent cette nouvelle avec soulagement.

Comme l’année dernière, le niveau des pilotes était assez hétérogènes. Certains constructeurs qui étaient leur propre pilote et qui avaient consacré les semaines précédentes à la mise au point de la machine étaient inévitablement moins préparés.

Je revois en particulier le cadreur slovaque d’Arko, énumérant en anglais les épreuves subies, dans un besoin irrépressible de vider son sac : les gros blocs de pierre, la boue rendant la route interminable, l’humidité, le froid, et même cette neige aperçue au col des Supeyres… D’autres étaient des cyclistes entraînés, parfois en vue de la TCR et qui ont réalisé de belles performances, mais souvent freinés par les ennuis techniques. On pense au pilote de Berthoud qui ne ménagea pas sa monture et dont les pneus ne résistèrent pas au terrain rocheux pris à grande vitesse.

CM berthoud decouard

Victor Decouard, pilote Berthoud, attendant son passage devant la commission pour l’inspection d’après épreuve.

Les épreuves du concours de machine ne sont cependant pas des courses : le classement des coureurs n’intervient pas dans le barème. Toutes les notes sont équivalentes dès lors que la vitesse a atteint la vitesse de référence de l’épreuve. Les pilotes ayant roulé en-deçà de cette moyenne kilométrique perdent des points proportionnellement à leur retard afin de s’assurer que la machine a été suffisamment sollicitée pour assurer une bonne allure. Il s’agit évidemment d’éviter une marche prudente du vélo destinée à le ménager outre mesure.

CM arrivee andouard.JPG

Derniers réglages par le pilote à l’arrivée de l’épreuve et avant l’arrêt du chrono : aucune intervention n’est possible sur la machine en dehors du temps de course.

Reste que, comme l’année dernière, le choix du parcours a soulevé des critiques. Prudemment, les constructeurs avaient bien élargi la section de leurs pneus par rapport à l’édition 2016, mais le parcours de cette année relevait souvent plus du champ d’action du VTT que de la randonneuse légère, thème du concours reconduit pour cette édition. Or l’idée n’était pas tant d’évaluer ces randonneuses sur leur parcours de prédilection mais sur un terrain suffisamment éprouvant pour en révéler les éventuelles faiblesses. Comme l’a rappelé l’un des organisateurs du concours, en 2016, les 250 km sur route se sont déroulés sans aucun incident technique et c’est le parcours gravel de 80 km qui avait vu les casses et crevaisons se multiplier. Les anciens concours de machines se déroulaient quasiment sur une semaine et totalisaient un kilométrage autrement plus important sur des chaussées souvent en mauvais état.

CM grand bois arrivee

L’une des victimes de l’enfer d’Ambert: le dérailleur de Grand Bois. Le pilote achèvera le parcours en mono-vitesse.

L’idée de tester des machines sur un terrain très exigeant (plutôt que sur les milliers de kilomètres et les nombreuses journées qui seraient nécessaires) se défend donc. Reste que le parcours de cette année aura poussé le bouchon assez loin.

Jour 3 : 2e épreuve

Le parcours du lendemain, dont la distance avait été raccourcie et dont le parcours pouvait être choisi par les pilotes (seul le passage aux points de contrôle étant imposé) ne présenta globalement quant à lui pas d’autres difficultés qu’un temps froid et humide qui se faisait particulièrement sentir au sommet des cols.

CM depart col beal.JPG

Sur la ligne de départ, au pied du col du Béal, de gauche à droite: Jolie Rouge, Berthoud, Vagabonde, le pilote de Julie Racing Design (hors concours), Andouard, Victoire, Menhir et J. P. Weigle.

Cette épreuve a en effet été l’occasion de retrouver le col du Béal, emmitouflé à son sommet dans un épais brouillard, comme l’année dernière.

col beal hellis.JPG

Sur la ligne d’arrivée, l’ambiance est cette fois-ci au soulagement : les épreuves sont finies. Les machines de l’année dernière sont de la parties, et les machines de l’édition 2017 prennent le chemin de la tente d’exposition.

CM anciennes machines

Sur les lieux du concours, les beaux vélos ne manquent pas : trois machines du concours 2016 figurent sur cette photos.

Il est toujours intéressant de revoir, un an après, les machines du concours, et de noter les évolutions :

CM ancienne edelbikes.JPG

L’Edelbikes, qui aura entre temps affronté les terrains accidentés de la French Divide, a abandonné les garde-boue, est passé aux pneus à crampons et a troqué le mono-plateau contre un double.

CM andouard ancienne.JPG

Chez Andouard, c’est l’inverse : les double plateaux percés ont cédé la place à une transmission mono-plateau.

Jour 4 : le bilan

Le lendemain, une petite promenade matinale entre organisateurs, constructeurs, pilotes et public a été organisée pour rejoindre un café. C’est l’occasion de rouler au milieu de vélos d’une bonne partie des constructeurs présents :

CM grand bois demontable.JPG

Une restauration Grand Bois aperçue lors de la balade : ajout de coupleurs SS pour le démontage du cadre et d’une transmission électrique sans fil, ou quand les dernières évolutions technologiques créent les composants Rinko ultimes.

Ce rassemblement fut l’occasion de dresser un bilan de cette édition 2017 et d’évoquer les points à améliorer pour la pérennité du Concours de Machines.

CM debrief b.JPG

Où l’on discuta de l’avenir du Concours de Machines.

Dominique Lamouller, membre du jury et vice-président de la FFCT, proposa à cette occasion l’aide logistique de sa fédération pour répondre aux contraintes croissantes qui reposent sur les épaules des organisateurs.

L’après-midi, comme la veille, les machines furent exposées pour recueillir notamment le vote du public. C’était aussi l’occasion de découvrir les stands de fabricants qui proposent des produits particulièrement intéressants pour le cyclotouriste. La selle Idéale, annoncée sur le Concours de Machines 2016, était désormais disponible à la vente :

CM selle ideale

Le palmarès

L’annonce des prix est venue conclure cette dernière journée. Six fabricants ont été distingués lors de ce 2e concours de machines avec, sur le podium :

  • 1er : PechTregon
  • 2e : J. P. Weigle
  • 3e : Cyfac

Les trois premières places au classement général étaient complétées par 6 prix spéciaux :

  • Meilleur rookie : Larix
  • Prix de l’innovation : Cyfac
  • Prix de la légèreté : Weigle
  • Meilleure finition : Grand Bois
  • Prix du public : Cyfac
  • Prix du jury : Vagabonde

On le voit, le palmarès reflète la diversité des propositions faites cette année par les constructeurs puisqu’on y retrouve aussi bien des randonneuses classiques à la française que des machines résolument novatrices, aussi bien de gros constructeurs ayant su mobiliser une équipe que de simples artisans, aussi bien de la transmission électrique que des manettes au cadre… Enfin, le palmarès reflète le périmètre international de cette édition 2017 avec deux constructeurs primés sur les cinq présents (Arko [Slovaquie], Brevet [UK], Grand Bois [Japon], Tegner [Suède] et J. P. Weigle [USA]).

Connexion et compactage : les nouvelles voies de la randonnée longue distance

Si le Concours de Machines est un moyen de mettre en valeur le savoir-faire des artisans, il ne faut pas oublier que cette tradition de concours techniques est d’abord historiquement une émanation des cyclotouristes eux-mêmes qui ne trouvaient pas dans l’offre commerciale les produits correspondant à leur besoin : amélioration du freinage, allègement du vélo, facilité de l’entretien et des réparations, polymultiplication des vitesses étaient autant de points sur lesquels ils estimaient que les marges de progression étaient importantes.
On voit d’ailleurs que les cyclotouristes d’aujourd’hui n’ont pas toujours les mêmes attentes : alors que la possibilité de rouler (et de réparer) sans se salir était un critère important au milieu du XXe siècle, la pratique du VTT semble avoir rendu les cyclistes beaucoup moins regardants en la matière. L’absence de garde-boue n’est pas rédhibitoire pour beaucoup d’entre eux.

CM boue chemin.JPG

Quand la boue fait partie du jeu.

De façons significative d’ailleurs, quatre constructeurs (Andouard, Berthoud, Chemin.cc, Pechtregon) avaient choisi de situer leurs outils de réparation au niveau du boîtier de pédalier, la partie la plus exposée :

CM chemin boue 2.JPG

Une demande bien plus présente en ce début de XXIe siècle semble être la possibilité de réduire le volume de son vélo. L’accès à l’avion s’est en effet largement démocratisé depuis les années 50 et le vélo est loin d’être toujours le bienvenu dans les trains, en France du moins.

Sans que ce critère soit un impératif du concours, plus du tiers des fabricants (Andouard, Cyfac, Grand Bois, Menhir, Pechtregon, Perrin, Victoire, Weigle) avaient intégré des moyens, plus ou moins importants, pour réduire le volume du vélo démonté.

Autre fonctionnalité quasi indispensable aujourd’hui pour des machines destinées à la longue distance : la possibilité de charger ses appareils électroniques depuis le vélo tout en restant autonome. Là encore, une forte proportion de constructeurs y a eu recours et avec des solutions relativement discrètes et intégrées.

Larix USB.JPG

Larix (meilleur rookie) et sa prise USB cachée : les jeunes cadreurs ont souvent été les plus soucieux d’intégrer le rechargement via USB

En somme, si le concours de machines est évidemment une formidable vitrine pour mettre en valeur le savoir-faire des artisans, il reste surtout, dans son ADN, un moyen de développer des solutions qui correspondent aux besoins réels des cyclistes, ceux qui naissent au contact du voyage, dans toutes ses composantes, y compris dans ses dimensions pratiques, et qui ne se contentent pas de singer les matériels utilisés sans contrainte de longévité sur les épreuves « hors sol » du cyclisme professionnel.

 

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