J. P. Weigle – le podium du Concours de Machines 2017, part. II

[An english version of this article can be read on Jan Heine’s blog]

J. P. Weigle (Lyme – États-Unis)

  • 2e prix du Concours de Machines
  • prix de la légèreté

Face à elle, le public non-averti (et dans non averti on peut inclure une bonne partie des participants de la cyclosportive Les Copains) pouvait penser avoir devant les yeux un vélo ancien, fabriqué 60 ou 70 ans plus tôt et soigneusement restauré. La machine présentée par J. P. Weigle ne comportait pourtant pas la moindre pièce ancienne sortie des fonds de tiroir d’un collectionneur.

weigle concours de machines entier.JPG

L’intemporelle machine de l’équipe J. P. Weigle / J. Heine.

Mais pourquoi donc refaire ce qui se faisait déjà il y a 70 ans, qui plus est lors d’un concours où l’originalité était le meilleur moyen de se démarquer ? La conviction de Jan Heine, pilote et commanditaire de la machine, conviction qu’il défend depuis plusieurs décennies dans sa revue Bicycle Quarterly, et qui s’appuie sur des tests d’une rigueur qu’on aimerait bien voir dans la presse cycliste française, sa conviction donc c’est que précisément, dans les années 1940-1950, la randonneuse française, en partie grâce à l’émulation et aux orientations suscitées par les concours techniques, a atteint dans bien des domaines l’équilibre parfait entre rendement, poids, fiabilité, confort et élégance.
C’est évidemment une opinion contre intuitive tant l’industrie du cycle a multiplié, depuis cette époque, les standards et les « innovations ». C’est surtout une opinion qui a longtemps été confrontée à la quasi disparition des produits et des standards qui caractérisaient la randonneuse de la grande époque. Jan Heine a ainsi réédité sous la marque Compass une partie de ces composants bien souvent devenus introuvables, notamment en matière de pneumatiques, de freinage et de pédalier. La machine de J. P. Weigle – dans une démarche comparable à celle de Grand Bois – était donc aussi l’occasion de présenter en situation de concours les productions Compass.

L’absence d’incident technique sur les chemins exigeants de l’épreuve, les temps de parcours du pilote et le prix de la légèreté que la machine a simultanément remporté avec sa médaille d’argent montrent que ce vélo était bel et bien l’un des plus performants du concours.

Une machine légère

La légèreté de la machine est d’abord le résultat du savoir-faire de J. P. Weigle qui a soigneusement choisi un assemblage de tubes légers (0,7-0,4-07 mm) et qui a ensuite chassé le moindre gramme au cours de la réalisation du cadre. Les tubes d’acier sont un « special mix » nous indique l’autocollant. On peut supposer que le cadreur a utilisé des fourreaux Kasei mais on n’en saura pas plus : J. P. Weigle garde jalousement ses secrets.

Mais c’est aussi avec une sélection minutieuse des composants que cette randonneuse tout équipée est parvenue à tutoyer les 9 kg (9,1 kg sans pompe et bagage).

À ce titre, le pédalier Herse, l’une des principales rééditions de Compass, annonçait la couleur : ses perçages n’apportaient qu’un gain de poids marginal et dénaturaient même un peu la pureté des lignes du pédalier d’origine mais ils avaient le mérite d’attirer le regard et de signaler la machine de concours (l’année dernière, c’est Andouard qui avait cédé à cette tentation).

weigle pedalier herse.JPG

Avec J. P. Weigle, cela faisait trois machines équipées du pédalier René Herse de Compass (les deux autres étaient Berthoud et Brevet). Ici, vis de plateau alu et vis (encore Herse) d’axe de pédalier creusée complètent l’entreprise d’élimination du moindre gramme superflu.

Ce pédalier est loin d’être uniquement une relique et présente un double intérêt puisque tout en étant l’un des pédaliers alu les plus légers du marché, il offre une variété inégalée de combinaisons avec un même perçage : simple, double ou triple, il accepte dans chacune de ces configurations des plateaux de 24 à 52 dents. Il était monté ici en configuration 46 et 30 dents, particulièrement bien adaptée aux chemins à fort dénivelé, et pourtant impossible à obtenir avec un classique pédalier double à 5 branches.

L’ajout de titane était un autre moyen de gagner quelques grammes. C’était par exemple le cas des vis de maintien des patins de frein. L’astuce était quasi indécelable :

weigle canti arriere b.JPG

D’autres composants étaient percés. L’une des interventions les plus notables concernait les leviers de serrage rapide, littéralement dentelés :

weigle patte arriere.JPG

Levier de serrage rapide ajouré et pattes de cadre percées : le secret de la réussite est dans l’addition des gains marginaux.

Les choix de freinage et de câblage offraient un autre gain significatif. On peut noter à ce titre que les trois machines les plus légères du concours (Weigle, Grand Bois et Tegner) avaient précisément comme point commun d’être équipées de manettes au cadre et de freins à tirage central – quand l’écrasante majorité avait opté pour les solutions évidentes que constituaient freins à disques et changement de vitesse au guidon.

weigle canti

Les freins Cantilever (ici des prototypes Compass) : le meilleur compromis poids / efficacité de freinage. Surtout avec des tasseaux et des cartouches de patins percés…

Les manettes au cadre sont (avec les câbles de frein apparent au guidon) un critère distinctif des vélos vintages et une solution moins réactive qu’une manette associée à un levier de vitesses. Pour beaucoup de cyclistes, il n’est pas concevable de revenir à ce type de commande. La bonne allure du pilote au cours des deux épreuves du concours montre pourtant que ce mode de changement de vitesses reste parfaitement adapté à une pratique cyclotouriste, même à allure intense.
Alors qui sait, après le retour du vinyle et du polaroid, les manettes au cadre seront peut-être le grand succès de ce début de XXIe s. ? Observons tout de même que la solution adoptée par Weigle n’a rien d’archaïque :

weigle levier vitesse.JPG

Manette indexée et pourvue d’une molette d’ajustage, garantie d’un changement précis sur cette transmission 2×10 vitesses.

Le câblage externe est à la fois le plus léger, celui qui offre le moins de frottement et celui qui se retire le plus facilement (grâce aux butées fendues) pour la maintenance ou le démontage du vélo. On le verra plus loin, ce choix de freinage et de passage de vitesse était aussi motivé par la possibilité de démonter rapidement le vélo. Et les rares fois où la gaine est utilisée, il s’agit d’un modèle léger à armature en alu.

Mais la machine a beau avoir reçu le prix de la légèreté, à plusieurs reprises les choix de J. P. Weigle montrent que la légèreté n’a pas été le seul critère. L’esthétique a évidemment joué, à commencer par le cadre dont les raccords rajoutent sans doute quelques dizaines de grammes par rapport à un assemblage par soudo-brasure. Le choix des chapes René Herse est lui aussi pour une bonne part un choix esthétique. Les chapes Herse, sont plus raffinées que de simples Mafac, mais aussi plus lourdes. En compensation, les vis de serrage de frein sont creusées :

weigle canti 2.JPG

Chape Herse et étrier Compass (prototypes) sur la machine de Jan…

weigle perso canti mafac.JPG

… et tout Mafac sur la randonneuse personnelle de Peter.

La potence n’est pas en aluminium mais en acier et réalisée sur mesure. Il y a cependant fort à parier que J. P. Weigle ait utilisé tout son savoir faire pour en limiter le surpoids :

weigle potence.JPG

Double serrage au pivot et au cintre : vis à tête conique façon Herse, mais à empreinte hexagonale.

Et preuve que légèreté n’est pas synonyme de dépouillement, J. P. Weigle s’offre même le luxe d’intégrer un système de verrouillage du décaleur, en prévision des chemins cahoteux – pour ne pas dire chaotiques – d’Ambert :

weigle decaleur.JPG

Et le confort de la selle en cuir a quant à lui été préféré à la légèreté d’une selle en carbone.

Preuve aussi qu’une machine extra-légère peut n’en être pas moins intégralement équipée, la bavette – accessoire auquel J. Heine se montre très attaché – n’était pas oubliée :

weigle bavette

La bavette est amovible, d’un simple geste et sans outil.

Un trajet sous la pluie, dans la boue et ayant duré toute la journée était l’occasion parfaite de tester en conditions « real life » l’efficacité de cet accessoire destiné en particulier à protéger les pieds du cycliste et la partie avant de la transmission. Le constat est un peu mitigé :

CM weigle BdP.JPG

[Edit: la bavette avait été retirée par le pilote sur cette épreuve en raison des sentiers rocheux et des herbes hautes sur certaines portions.]

À la décharge de l’équipe Weigle, les autres randonneuses du concours n’étaient pas en meilleur état en franchissant la ligne d’arrivée et la machine Weigle restait tout de même dans l’ensemble plutôt propre après une telle épreuve :

CM Weigle arrivee

J’avais eu des doutes sur le positionnement de la pompe sous le hauban, proche de la roue arrière et susceptible de recevoir des projections. Mais le test a été plutôt concluant, du moins par temps humide : la pompe brillait comme au petit matin.

weigle pompe

Le choix du moyeu dynamo est un autre exemple qui montre que la recherche du moindre poids n’a pas toujours le dernier mot. Le moyeu SON Delux est l’héritier d’un modèle destiné aux roues à petit diamètre et dont l’entraxe avant était souvent de 75 mm. Monté sur une roue à grand diamètre, il occasionnait un frottement moindre mais produisait aussi moins de courant. Ce dernier point a cependant fini par n’être plus réellement pénalisant avec l’amélioration progressive des phares à LED et le Delux est donc devenu intéressant pour les cyclotouristes cherchant la performance. Son seul défaut, hérité de son origine : une distance entre flasque plus étroite que nécessaire avec un axe de 100 mm. La version wide corrige ce problème et offre une distance entre les flasques optimisée pour un entraxe de roue standard. En effet, plus la distance entre les deux flasques est grande, plus la roue est latéralement solide. J. P. Weigle a donc opté pour cette version bien qu’elle occasionne un surpoids d’une trentaine de grammes par rapport à la version standard. En compensation, les pattes SON SL qui permettent de connecter le moyeu sans câble apparent, et surtout facilitent le retrait de la roue, ont été réalisées sur-mesure dans une épaisseur moins importante que les pattes SON standard.

weigle leviers qr.JPG

Le moyeu SON wide est un peu plus lourd… mais  les pattes sont percées et les leviers d’attache rapide évidés sont un modèle de légèreté. L’un compense – presque – l’autre.

Lumière

L’éclairage est l’un des rares domaines pour lesquels Jan Heine reconnaît la supériorité des produits actuels : les moyeux dynamo, les lampes à LED et les réflecteurs étudiés pour projeter un éclairage homogène ont en effet apporté depuis une vingtaine d’années une amélioration considérable des conditions de roulage nocturne.

Le circuit électrique a été particulièrement soigné sur cette machine : connecteurs SON SL, interrupteur intégré au capot de potence et feu arrière relié par câblage interne et brasé au tube de selle :

weigle feu compass.JPG

Le feu arrière, protégé entre les haubans, est à ce titre lui aussi Rinko ready.

weigle feu catadioptre.JPG

Le feu arrière intègre un catadioptre qui diffuse largement l’éclairage de sécurité.

Rinko

Dans un concours où plusieurs constructeurs proposaient des solutions de pliage ou de démontage du cadre, le choix plus discret d’une randonneuse Rinko courait le risque de moins retenir l’attention : la conception Rinko consiste à choisir les composants de telle manière qu’un démontage rapide et simple soit possible, sans toucher à la structure du cadre, ce qui peut a minima l’alourdir, au pire modifier son comportement. Dans les faits, pour un démontage ponctuel comme c’est le cas dans une pratique cyclotouriste, la possibilité de mener l’opération en moins d’un quart d’heure est un réel atout et rend la méthode Rinko concurrentielle par rapport à un procédé de démontage du cadre, plus coûteux et qui ne permet pas toujours d’avoir au final un paquetage stable.

Un pliage Rinko consiste à fixer les roues de part et d’autre du cadre. La méthode la plus compacte implique de retirer la fourche du cadre en lui laissant la roue avant. Cela nécessite de désolidariser le cintre qui vient se ranger sur l’une des roues. Sur la machine de Weigle, le guidon était donc dissociable en quelques instants du vélo : les férules fendues et les étriers canti permettent en effet un retrait des câbles en quelques secondes :

weigle ferule

Un support de chaîne placé très en hauteur sur le hauban et un garde-boue arrière séparable achèvent de faciliter l’opération. L’écrou papillon permet un démontage sans outil (pour la partie haute) du garde-boue arrière :

weigle garde boue arriere scindable.JPG

Écrou papillon réduit au minimum pour la jonction entre le cadre et le garde-boue.

Les bases et les fourreaux sont nickelés : cela confère à la machine une beauté intemporelle, mais c’est surtout un moyen d’offrir une meilleure protection contre les rayures et les accrocs qu’une machine ainsi paquetée est susceptible de subir, les pattes arrières étant l’un des points de contacts avec le sol en position Rinko.

weigle butee gaine

Bases, haubans et fourreaux sont nickelés.

Classicisme

Ce qui fait la force du classicisme de Weigle, c’est que le souci esthétique semble toujours rejoindre la fonction pratique.

weigle porte paquet

Weigle chape herse avant.JPG

Tête de fourche à plaquettes, porte paquet minimaliste : la beauté de la légèreté.

Weigle fentes.JPG

Gaine alu, filet le long des haubans, arrêt de gaine René Herse, bout de vis fendu pour dévissage de secours… et la finesse des raccords.

weigle garde boue

L’alu pour la légèreté, la peinture pour la touche d’élégance.

Enfin, le hasard fait parfois bien les choses. L’intégration de la sonnette sur la potence avait été oubliée. J. Heine la placera donc sous la selle. Position peu accessible en situation d’urgence mais belle référence aux machines de l’époque classique :

weigle sonnette

La sonnette est fixée sur les rails en titane de la selle Berthoud qui, à 360 g, est l’une des selles en cuir les plus légères du marché.

Les produits Compass / Herse ont été présentés plus en détail dans un précédent article du blog.

Informations complémentaires sur la machine de J. P. Weigle :

  • Page Flickr de J. P. Weigle
  • Article (en anglais) du blog de J. Heine consacré à la machine du concours

Les autres articles consacrés au Concours de Machines 2017 :

Publicités

8 réflexions sur “J. P. Weigle – le podium du Concours de Machines 2017, part. II

  1. Pingback: Cyclodonia on the J. P. Weigle from the Concours de Machines | Off The Beaten Path

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s